Les Gardiennes Des Petits Pieds

Septembre 2018.
Je me décide enfin à reprendre mon stylo plume malgré ma récente malchance littéraire!
Et oui mesdames et messieurs, figurez-vous que toutes mes notes concernant cette histoire ont mystérieusement disparues!
Ainsi, plusieurs hypothèses s'ouvrent à moi...
Hypothèse 1: je perds complètement la boule et les ai moi-même perdues/jetées/mangées…!
Hypothèse 2: les services secrets russes m'ont placée sous surveillance et ce cahier s'autodétruira dans 3,2,1...!
Hypothèse 3: encore un coup de mon assistante Suzy qui passe ses journées à mâchouiller mes stylos et à me cacher mes cahiers d'écriture sous le canapé…

J'opte finalement pour la première, je perds la boule.
Toutes mes notes écrites à la hâte sur le verso de pages d'information contre le tabagisme ont dut finir involontairement à la poubelle lors de mon dernier tri de sac à main…
Inutile de vous dire que ma mémoire de poisson chat est incapable de vous réécrire l'intégralité de ces fameuse notes, surtout que cette histoire date d'il y a plus d'un mois!
Néanmoins je vais tout de même essayer de vous embarquer avec moi dans cette aventure 😊
Bref, préparez-vous un café et attachez votre ceinture messieurs dame: on rembobine !

Revenons donc un mois en arrière.
Après huit mois de grossesse et 18 kilos en plus sur la balance me voilà admise ce vendredi matin dans le service de maternité de l'hôpital d'Agen.
Il est 10h30 et j'ai miraculeusement réussi à décrocher la dernière chambre individuelle de l'étage!
Désormais j'habite la 141 pour une durée indéterminée.
La chambre n'est pas si mal (bon si on exclut cet horrible tableau face au lit, représentant des dizaines de pinceaux vraiment flippant!).
Il y a un petit placard pour ranger mes affaires, une commode blanche, un lit avec télécommande multifonctions, une micro salle-de-bain avec lavabo/toilettes et miroir à ma hauteur (ce qui n'est pas négligeable lorsqu'on ne dépasse pas les 1,57m!).
Il y a aussi une télé accrochée au mur ET une grande fenêtre donnant sur l'énorme chantier de rénovation de l'hôpital.
Pour plaisanter je dis à la sage-femme qui m'accompagne que "la vue dur mer est magnifique".
Elle n'a pas compris la blague je crois et en réponse me donne une de ces blouses-cabriolets, vous savez celles ouvertes dans le dos…
On me place une perfusion et un monitoring (pour ceux qui ne connaissent pas le "monitoring" c'est une grosse ceinture avec un capteur de la taille d'une pomme placé sur le ventre afin d'écouter le cœur et les contractions).
c'est pas super agréable dira t-on…

Je profite d'être allongée sur mon nouveau lit pour tester la télécommande.
Il y a tellement de positions que j'ai l'impression de piloter un vaisseau spatial!
Je suis admise pour un déclenchement et mon mari Romuald sera bientôt là.
Mon fils va naître avec un mois d'avance, ce qui ne me gêne pas du tout vu ma silhouette de baleine à bosse!
Je n'ai pas le droit de manger jusqu'à l'accouchement alors pour oublier que c'est l'heure du diner je vais gentiment faire ma curieuse devant la fenêtre…
Six mètres plus bas c'est tout un petit monde de fourmis ouvrières qui s'agite.
Des chefs de chantier faisant de grands gestes en pointant du doigt des bâtiments imaginaires, des machines qui dansent entre les gravas et puis des groupes d'ouvriers qui s'activent de partout.
Perchée en haut de ma tour je distingue pourtant une fourmi rebelle… En effet, là-bas près des bureaux de chantier, voilà qu'un jeune ouvrier fait mine de travailler en se cachant tranquillement contre une benne!
Son téléphone dans les mains et son casque de sécurité sous le bras!
Non mais je rêve! J'aurais bien ouvert la fenêtre pour attirer l'attention du chef mais EVIDEMMENT les fenêtres d'hôpital ne s'ouvrent pas!
Bref, un chanceux de plus aujourd'hui 😉 L'ouvrier-cigale peux continuer à se la couler douce.

Les sages-femmes sont gentilles, elle passent de temps en temps pour s'assurer que tout va bien.
Mon mari a dû retourner au travail, il repassera ce soir.
La télé marche bien, le vaisseau spatial est confortable, la journée passe vite finalement.
Les bip-bip du monitoring sonnent comme une caisse de supermarché… je n'ose même pas bouger par peur de tout dérégler.
Pourtant mes jambes sont toutes engourdies, mes reins en compote et mes contractions hurlent toutes les 3 minutes… Mon dieu, depuis combien de temps suis-je branchée à cette chose?

La nuit est vite tombée, mes petites fourmis ouvrières sont parties depuis quelques heures déjà…
Il est 21h00.
On frappe à la porte.
Ce sont les sages-femmes de garde qui viennent se présenter, elles s'appellent Hélène et Bertille.
Hélène est rigolote, elle plaisante beaucoup.
Elle a la peau toute bronzée et les cheveux attachés d'une queue de cheval.
Hélène s'appelle comme ma grand-mère maternelle, ça n'a aucune importance mais j'ai trouvé cela joli…
Bertille sourit beaucoup, elle a de grandes boucles d'oreilles en bois.
C'est la première Bertille que je rencontre, ce prénom me fait penser à un petit fruit délicat que mangent les enfants en secret ❤Il faudrait que je pense à lui dire lorsqu'elle aura 5 minutes.

Comme mes contractions sont de plus en plus violentes elles décident de me mettre sous morphine le temps que les heures passent.
La morphine c'est pas mal, ça détend l'esprit voyez-vous 😊
Je crois que j'ai dû m'endormir une heure ou deux. C'est mon mari qui m'a réveillée en poussant la porte de la chambre.
Il va dormir là cette nuit, sur la banquette près de la fenêtre.
La morphine ne fait plus effet et je ne passe plus une minute sans contractions.
Une soignante m'informe qu'il est temps de rouler jusqu'à la salle d'accouchement!
Hélène est à ma gauche, elle me dit des mots gentils.
Maintenant j'ai des contractions toutes les 50 secondes.
Un rapide coup d'œil sur la grande horloge de la salle m'indique qu'il est 00h23.
Pendant que Bertille s'installe, Hélène ne me lâche pas la main.
Malgré la douleur je m'efforce de contrôler ma respiration pour lui souhaiter une bonne fête.
Je crois que ça lui a fait plaisir.

Nous sommes le 18 août 2018 et en plus d'être la Sainte-Hélène aujourd'hui est aussi un jour très spécial pour moi…
C'est aujourd'hui que nous avions "initialement" prévu de nous marier avec Romuald.
Evidement, en apprenant il y a 8 mois que je ne rentrerai probablement plus dans ma RAVISSANTE robe de mariée en dentelle, j'ai du modifier quelque peu mes plan voyez-vous!
Bref, la grande horloge indique 00h45.
L'anesthésiste à toutes les peines du monde à poser la péridurale tellement mes contractions sont rapprochées…
Mon mari ne sait plus en quelle année nous sommes et je crois bien qu'il va finir par creuser une tranchée à force de faire les cent pas autour du lit!
Voilà, la péridurale est ENFIN posée.
"Maintenant madame il faut juste attendre un petit quart d'heure avant que ça fasse effet".
Je remercie l'anesthésiste et commence à bavarder un peu avec les sages-femmes histoire de faire passer le temps.
Sauf que 5 petites minutes plus tard (et à la surprise générale!) mon petit garçon était déjà dans mes bras!!!

Et c'est ainsi qu'à 00h53 le samedi 18 aout 2018 sous le sourire de Bertille, les compliments d'Hélène et l'émotion de mon mari que le petit Tom Célestino Carmentran est né ❤
C'était une belle nuit, calme et douce.
Comme si le temps s'était soudainement arrêté…
Nous avons passé les deux heures qui ont suivies à plaisanter et à profiter de ce moment Tom, Bertille, Hélène, mon mari et moi.
J'essaierai de garder toute ma vie cette jolie nuit, quelque part dans un bel endroit de mon cœur.

Il est temps de retourner à la chambre 141.
En chemin nous croisons Fatima, c'est elle qui va habiller Tom pour la nuit.
Elle est très gentille.
Fatima me dit que c'est son anniversaire aujourd'hui, décidément cette nuit est pleine de célébrations!
Et nous voilà donc à 3h00 du matin en train de lui chanter "joyeux anniversaire" en plein couloir!
Nous avons tellement ri…
J'ai droit à un petit plateau déjeuner au lit  pour reprendre des forces.
Mon estomac commençait à crier famine pour tout vous dire…
Bien installée sur mon lit vaisseau spatial, mon bol de chocolat chaud à la main, je regarde la nuit étoilée par la fenêtre.
Mon mari endormi sur la banquette, mon fils endormi dans son petit berceau.
Je crois qu'aucun chocolat chaud au monde n'a jamais autant eu le goût du bonheur qu'à cette seconde-là...

Pas de fourmis ouvrières pendant deux jours, c'est le week-end.
Le temps me paru une éternité, ma seule rencontre un peu intrigante ces deux derniers jours fut celle des deux dames de service de dimanche matin.
En effet après avoir frappé à ma porte le binôme en question a commencé par le ménage de la salle-de-bain. Une grande blonde et une petite brune.
Pour ne pas les déranger je m'assieds bien sagement sur la banquette prés de la fenêtre.
J'ai déjà rangé ma chambre et fait le lit, je n'aime pas laisser du bazar aux dames de service.
Lorsque je dors à l'hôtel mon mari se moque de moi car je fais toujours le lit avant de sortir de la chambre, il dit qu'il faut le laisser en désordre car "c'est comme ça que ça fonctionne"!
Pareil pour les serviettes de toilette qu'il faut soit disant laisser par terre dans la salle de bain!
Je voudrais bien savoir qui a établi ces règles farfelues!!!
Dites moi, les directeurs d'hôtels n'ont-ils pas des mères? des épouses?
Font-ils cela chez eux??
Je peux vous assurer que ma mère à moi cautionnerait moyen-moyen qu'on lui laisse un tapis de serviettes mouillées sur le sol de la salle de bain!
Bref, ces deux dames dont je ne connais absolument pas les noms passent tout de même un coup de lingettes et la serpillère.
Elles sont en grande conversation sur le désastre conjugal d'une de leurs amies.
Je tends discrètement l'oreille...😉
Une histoire de mari infidèle, d'espionnage de téléphone portable et de recommandation d'avocat si j'ai bien tout compris…

Il me tarde de rentrer chez moi , mon lit vaisseau spatial commence à m'ennuyer et ma maison me manque. Heureusement Tom est un gentil bébé.
C'est un tout petit moineau de 2k900.
Il est très sage et ne pleure que lorsque c'est le jour du bain.
C'est comme cela que j'ai eu la chance de rencontrer Nicole, celle qui s'occupe des soins des bébés.
Nicole est extrêmement drôle! Je passe toujours un excellent moment avec elle.
Elle plaisante tout le temps et a la voix qui porte.
Nicole a un sacré accent et ne dit pas "impeccable" mais "deux-peccable", ce qui me fait beaucoup rire!
C'est elle aussi une "gardienne des Petits-Pieds" et je crois qu'elle n'échangerait sa place pour rien au monde…
Il y a aussi Aurore qui vérifie que les bébés vont bien et qui répond à toutes les questions médicales.
Aurore à l'esprit plus scientifique mais il y a aussi comme un gout d'aventure dans ses jolis yeux verts.
Elle est très grande, ou alors c'est juste que nous somme très petites Nicole et moi!
Il y a trois baignoires dans leur salle de soins et l'ambiance y est joyeuse malgré les hurlements des bébés mécontents.
Mon petit moineau lui, n'aime pas l'eau.
Nicole dit que "ça viendra".

J'ai une nouvelle voisine.
Je le sais car depuis ce lundi matin le ventilateur sur ma commode manque de s'effondrer à chaque fois que le mari ouvre et referme sa porte…
Les fourmis de chantier sont revenues! Ca me fait un peu d'animation.
Aujourd'hui mon mari est resté toute la journée pour me tenir compagnie.
Il me donne des nouvelles de la maison et surtout de Manitou, notre chien, qui semble très inquiet de ne pas me voir rentrer le soir…
Si tout va bien nous pourrons rentrer demain!
Avec Nicole on croise les doigts pour que le pédiatre valide la sortie car Tom est encore jaune comme un citron (ce qui reste un motif pour rester quelques jours supplémentaires…).
Pour l'instant ma citronnade dort paisiblement dans les bras de son papa.
On frappe à la porte.
Un jeune homme en blouse blanche ouvre, me regarde et me dit:
"Bonjour madame, c'est l'heure d'y aller!"...Je regarde mon mari, mon mari me regarde.
Visiblement lui non plus ne sait pas de quoi il s'agit!
Je me redresse de mon lit et réponds:
"Euh, où ça?"
Et avec le ton le plus logique du Monde, le jeune homme me regarde avec ses grands yeux et me sort:
"Ben au bloc madame, pour votre césarienne!"

Je regarde mon mari (yeux écarquillés!), mon mari me regarde (yeux écarquillés!!), le jeune homme regarde Tom (yeux écarquillés!!!) !
"Pardon madame, apparemment je me suis trompé de chambre! Je vois que pour vous c'est déjà réglé".
Et il referma la porte aussi vite.
Ca n'arrive qu'a moi ces choses-là...!

Finalement c'était pour ma voisine la césarienne, celle du ventilateur.
Le soir même Bertille était de retour!
J'en profite pour lui demander son avis sur bébé-citron, elle me rassure et me dit que la sortie sera surement validée demain car les examens sont bons.
Je lui demande si elle veut écrire un petit mot dans le cahier de Tom, pour le souvenir.
Ah oui, je ne vous ai pas raconté.
Depuis le début de ma grossesse inattendue je tiens un petit journal pour Tom, je lui donnerai lorsqu'il sera plus grand.
Je me suis dit que ce serait une bonne chose pour lui d'avoir tous ces souvenirs…
Bertille accepte avec joie et repart fièrement avec le petit cahier sous le bras.
Elle a changé de boucles d'oreilles.
Je me demande si Hélène est aussi de garde ce soir… Mais à peine cette phrase eu le temps de traverser mon esprit fatigué que je me suis déjà endormie.

Il est 7h30.
Petit moineau s'est réveillé trois fois cette nuit.
Bertille a dû venir déposer le cahier sur le commode après le dernier biberon car je ne l'ai pas entendue.
C'est dommage, j'aurais bien aimé lui dire au revoir…
Je file me préparer tant que Tom dort encore paisiblement.
Je suis lavée, habillée, maquillée, mes cheveux sont relevés, mon lit est fait et les valises prêtes à être embarquées!
Autant vous dire que personne dans cet hôpital ne m'obligera à rester un jour de plus 😉
Encore quelques examens, un dernier tour chez Nicole, une petite signature du pédiatre et le tour est joué!

La salle de soin est quasi-vide, Nicole est joyeuse car dans trois petites heures elle est en vacances.
Elle part deux semaines en Alsace et n'a toujours pas commencé la moindre valise! Je l'adore cette Nicole.
Petit moineau est propre comme un sou neuf et après avoir croisé les doigts et les orteils notre sortie est enfin validée!
C'est officiel, on peut rentrer à la maison!
Je dis au revoir à la 141, je regarde une dernière fois mon lit vaisseau spatial, la fenêtre avec "vue sur la mer", la banquette et cet horrible tableau face au lit.
Je me dis que bientôt une nouvelle maman vivra ici pour une durée indéterminée et je lui souhaite bien du courage.
Un dernier mot gentil à Nicole, Aurore et toutes celles que je croise en partant.

J'espère me rappeler encore longtemps de ces femmes.
Du sourire de Bertille, de l'humour de Nicole, de la bienveillance d'Hélène, des yeux d'Aurore, de la gentillesse de Fatima et de toutes celles dont je n'ai pas su le nom.
Et pendant que je referme la porte de la 141 les Gardiennes des Petits-Pieds elles, mettent de nouveaux bébés au Monde et veillent sur leurs mamans.

Une belle histoire m'attend désormais, mais d'ailleurs en parlant de belle histoire, il parait qu'un petit garçon a reçu un nouveau message dans son cahier des souvenirs…

"Tom, tu es le 718éme bébé de l'année.
J'espère que tes pas te mèneront vers de douces et belles aventures. 
N'oublie jamais de profiter de l'instant présent, petits ou grands moments, ils ont tous de l'importance.
Belle route à toi et à tous ceux qui te croiseront.
Bertille."

Merci à toutes ces "gardiennes" qui veillent sur nous et nos enfants, celles qui ont les mots ou juste un sourire silencieux…
Merci à mes gardiennes à moi qui resteront dans mon cœur et dans celui de mon mari.
J'espère pouvoir raconter un jour cette belle histoire à mon fils, Tom.
L'histoire d'une petite fée qui portait le nom d'un petit fruit délicat que les enfants mangent en secret...
L'histoire de fourmis qui parlent, d'un lit capable de voyager dans l'espace et d'un bol de chocolat chaud qui donnait des papillons dans le ventre.
Merci d'avoir vécu cette belle histoire avec moi, avec nous,
Signée : La dame de la 141.













Commentaires

  1. Adorable histoire, qui ressemble un peu à la notre à une autre époque. Légèrement différente par les détails, mais tellement vraie pour ces gardiennes que l'on n'oublie pas, qui nous rassurent, nous guident vers le monde extérieur.
    Que du bonheur de te lire. A bientôt ma belle.

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  2. C est très beau. J ai accouché de mes 2 enfants au même endroit malheureusement je n en ai pas un souvenir égal au votre. Mais j adore le petit mot de la sage femme.
    En tout cas j aime beaucoup

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  3. Merveilleux récit rempli de rebondissements d amour et d humour .

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  4. Si elles sont les gardiennes des petits pieds,tu es toi la gardienne des mots qui sonnent ,qui résonnent à mes oreilles comme des chants mélodieux et mes yeux s'embuent à chaque histoire qui ont toutes leur différence mais c'est ce qui fait ton charme.Salut l'artiste en herbe…..

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