Le Vieil Homme Aux Coquillages

Le printemps est enfin arrivé.
Mon Dieu que le temps me parut long et bien gris...
Les terrasses se remplissent peu à peu, les lunettes de soleil sortent enfin de leurs étuis et les petites sandalettes pointent timidement le bout de leurs lanières!
Bref, le printemps est enfin arrivé.

L'histoire d'aujourd'hui est une rencontre aussi mystérieuse qu'extraordinaire.
En effet il y a maintenant quelques lunes de cela, le soleil encore tiède me poussa à enfiler moi aussi mes propres sandalettes pour passer mon dimanche matin dans un vide grenier digne de ce nom.
Voiture enfin garée et bras bien accroché à celui de mon mari je commence le circuit incompréhensible des grandes lignes de stands éphémères...
D'ailleurs arrêtons-nous si vous le voulez bien sur cet étrange phénomène propre aux brocantes de rue et autres vide grenier de campagne qui consiste à s'installer n'importe comment, sans respecter le moindre sens des aiguilles d'une montre et qui n'a pour but que la désorientation évidente du pauvre passant qui passe!
Voilà donc que ce même passant, qui arrive déterminé à s'arrêter devant chaque stand sans en perdre une miette, se retrouve au bout de 18 minutes avec un itinéraire complétement bouleversé et qui finit par rater inévitablement le stand de cette charmante madame Duprat et son affaire en or.
Soit le lot de six ravissants pots en gré de sa défunte arrière-grand-mère au prix de 2 euros pièce qui, cela dit en passant, aurait comblé l'épouse de notre pauvre bougre désireuse de planter ses fameux géraniums roses fushia avant la fin du mois de mai!

Le voici alors condamné à déambuler en regardant sans regarder à la manière d'une promenade sans raison.
Il rentrera chez lui sans le moindre trésor, racontant à sa femme que le vide grenier était vide.
Voilà mesdames et messieurs la digne logique des brocantes, voilà! 😊

Bref, revenons à nos moutons.
Ce fameux dimanche matin donc, j'avais dans l'idée de me trouver une petite lanterne usée par le temps et les hommes.
Le vide grenier était de bonne taille et s'étalait sur toute l'Esplanade du Gravier d'Agen.
Telle une enfant à la fête foraine je m'émerveille des milles et un trésors qui débordent de partout.
Des boîtes en fer de toutes tailles, des montres figées, des lampes de chevet sans ampoules, des livres grignotés par quelques souris ambitieuses, des chaussures fatiguées, des verres de toutes formes, des clés sans portes et même des peluches en formes de légumes!
Il y a aussi une ou deux brouettes, des habits de chasse, des tableaux de personnages qui ne semblent absolument pas comprendre ce qu'ils fichent au milieu de tout ce fourbis...
Il y a des centaines de jouets pour enfants, des chaises pliables, des cannes à pêche, des objets inconnus et même des dés à coudre!
Mais malheureusement, pas l'ombre d'une vieille lanterne...

Les stands se suivent mais ne se ressemblent pas.
Parfois leurs propriétaires sont assis sur une chaise de jardin, scrutant le client du jour et s'autorisant même à piquer du nez de temps à autres.
D'autres restent debout, s'affairant à expliquer au fameux passant l'intérêt d'acquérir ce MAGNIFIQUE magnétoscope noir carbone car, je cite "Les DVD mon bon monsieur, ça passera de mode je vous le dis moi!".
Voilà, c'est un peu le théâtre, c'est un peu le marché aux légumes.
Avec les négociations au centime prés et les commentaires sur la pellicule de poussière accumulée sur le service en porcelaine de Limoges de la petite dame à gauche.

Vous pensez bien que je suis friande de cette atmosphère, me régalant tout les 2 mètres de ces petites scènes qui font la joie des gens comme moi.
Des vies qui se croisent, des objets qui changent de maison.
On arrive à s'inventer des histoires, à s'imaginer les repas de famille que ces nappes de lin blanc ont vu défiler...
Et puis tout les commérages que cette théière en émail à dù supporter durant les longues après-midi d'hiver, avec ses petites fleurs bleues et son bec cassé sur le coté...
Il y a aussi ce vieux téléphone vert délavé, celui où il fallait tourner le disque avec son doigt pour faire le numéro de tatie Jeannine...
Les brocantes comme celle de ce dimanche matin ça vide les grenier, certes, mais ça vous remplit les cœurs.

Et me voilà le sourire aux lèvres, toujours accrochée au bras de mon mari (qui lui ne cherche rien) et qui me délecte de toutes ces histoires et de ces visages qui les racontent...
Et puis le tour presque terminé, je remarque un petit stand avec un immense voilier en bois.
Un bateau comme à l'époque de Christophe Colomb, avec de belles voiles blanches et des détails incroyables.
Il semble si fragile qu'il doit-être fait de bois d'allumettes et de formules magiques!
Ma curiosité est à son maximum et je me presse donc d'engloutir les quelques mètres qui me séparent de lui.
Un petit garçon accompagné de ses parents et de sa petite sœur observe le navire avec la plus grande attention.
Le stand est composé de trois tables collées l'une contre l'autre et recouvertes d'une nappe couleur vanille.
Les trésors posés dessus m'hypnotisent tellement que je n'arrive même pas à cligner des yeux!
Le navire de bois est posé sur la table du milieu, tellement beau qu'il suffirait d'un peu de vent et de magie pour qu'il navigue fièrement sur sa nappe de coton.
Tout autour de lui sont disposés des coquillages magnifiques de toutes formes, de toutes tailles et de milles couleurs différentes!
Je crois que j'aurais pu rester ainsi plusieurs heures sans dire le moindre mot, juste là à regarder.
Le petit garçon manipule avec précaution un caillou ancien, un fossile me semble t-il.
Sa maman l'encourage à demander le prix au maître des lieux.
C'est alors qu'un vieil homme sorti de nul part!
Je fus surprise de ne pas avoir remarqué plus tôt sa présence.
Il portait un chapeau assez haut et vieilli par le temps, en fait je ne saurais vous dire si le gris était sa couleur d'origine où si les après-midi ensoleillées avec eu raison de son noir corbeau.
En s'approchant il releva la tête et le chapeau laissa alors apparaître deux yeux bleus aussi profonds que l'océan.
L'homme avait la peau usée par les brulures du soleil, quelque mèches grisonnantes trahissaient son âge avancé.
Il portait une veste de lin trop large pour lui qui semblait flotter dans les airs.
Il sourit en s'adressant au petit garçon:
-"Qu'est-ce que tu veux savoir petit?"
Le garçonnet ne fut ni impressionné ni timide et lui tendit le fossile en lui demandant poliment le prix.
Le vieil homme s'approcha et le regarda affectueusement,"six euros bonhomme".
Pendant que le petit garçon comptait ses pièces sa maman expliqua fièrement que du haut de ses 8 ans son fils commençait sa première collection de pierres en tout genre.
C'est alors que le vieil homme retourna sans un mot derrière son stand, prit les six euros que lui tendait le petit garçon et lui déposa un cadeau dans le creux de sa main : un deuxième fossile.
-"Tiens bonhomme, pour ta collection."
Sa voix était à peine audible, comme si le vent parlait à sa place.

Le petit garçon regarda ses parents avec émotion et après une dizaine de mercis, il reprit le chemin des autres stands du vide grenier.
Le vieil homme garda son petit sourire quelques minutes encore, comme suspendu à d'anciens souvenirs, puis il repartit s'installer sur sa petite chaise à l'abri des regards.

Mon mari n'a eu qu'a baisser la tête et à croiser mon regard pour comprendre.
-"Oh non, toi je te connaîs tu vas acheter tout le stand!"
Et me voilà en train de m'enchanter devant chaque coquillage, chaque pierre, chaque caillou, chaque fossile, chaque centimètre de nappe couleur vanille au grand désarroi de mon cher et tendre!
Je pose mon regard sur une grosse coquille qui ressemble à une coquille d'escargot géante.
Elle semble avoir mille ans et j'en tombe immédiatement amoureuse.
Le vieil homme n'a pas bougé, hors du temps, caché derrière son chapeau et ses vêtements trop grands.
L'espace de quelques secondes je me demande s'il n'est pas un magicien, que ses poches ne cachent pas de fabuleux enchantements et que lui seul connaît la formule magique pour réveiller le navire aux grandes voiles...
Je crois qu'il sait aussi lire dans les pensées car ses yeux ont soudain croisé les miens lorsque j'eu fini de prononcer les mots "grandes voiles".
Et dans un murmure il me dit:
-"Celui-ci est à 8 euros mademoiselle."
-"Alors je vous le prends!" lui répondis-je sur un ton malicieux.
-"C'est un Turbo, il vient de l'Océan Pacifique."
Je lui demande si c'est lui qui l'a ramassé au fond de l'océan.
Il prit un air étonnamment nostalgique, me regardant droit dans les yeux.
-"Non, malheureusement".
Cette réponse me laissa suspendue dans le temps, il semblait si mystérieux.
Et puis il me souhaita une belle journée et repartit sur sa petite chaise derrière son grand navire.

Et moi j'étais là, convaincue que cet homme d'un autre temps était sans doute le capitaine d'un navire imaginaire, brisant les vagues les plus féroces, capable de parler aux sirènes et d'écouter le secret des océans dans le creux des coquillages du Monde.
Et comme une enfant de 8 ans, je dus me résoudre à quitter son stand, mon fabuleux trésor dans les mains et déjà la cruelle nostalgie de ce court moment passé au Royaume du Vieil Homme aux Coquillages...

Nous rentrâmes à la maison.
Les jours passèrent sans que je n'oublie ce vieux monsieur.
Le coquillage fut posé sur ma table de chevet et chaque matin mon premier regard lui était consacré.
A savoir tout ce que cette coquille, ce fabuleux turbo avait traversé pour arriver jusqu'ici...
A chaque vide grenier j'espérais revoir le vieil homme et son navire, mais en vain.

Et puis une belle après-midi de mai, alors que le soleil brillait  fièrement dans le ciel, je remis mes sandalettes pour reprendre le chemin de l'Esplanade du Gravier.
Une brocante y était organisée au profit des enfants du SUA (club de rugby agenais).
Cette fois aucun stand ne retenait mon attention, du bout des yeux je ne cherchais qu'une seule chose : les blanches voiles du navire enchanté.
Je commençais donc à désespérer lorsqu'au bout de trente longues minutes de déambulation j'aperçu une silhouette familière...
Son chapeau fané par le soleil, sa veste qui flottait dans les airs, son visage marqué par le temps: c'était bien lui, mon Capitaine!

Je crois que mon sourire dépassé largement la hauteur de mes oreilles.
Il était là, debout, les yeux cachés par son chapeau.
Finalement je lui trouvais presque un petit air de Jacques Dutronc!
Le navire était toujours là, beaucoup de coquillages avaient rejoint leurs nouvelles maisons.
Je lui dit bonjour à la manière où l'on retrouve un vieil ami dans une autre vie.
Il me sourit et me répondit à son tour avec de la malice plein les yeux.
Vous me croirez si vous voulez mais je reste encore persuadée qu'il savait que je reviendrais le voir.
Je lui dit:
-"Vous savez que je ne prie jamais mais j'ai beaucoup prié pour vous trouver ici aujourd'hui?"
Cela le fit rire et d'une voix que seul le vent serait capable d'imiter, il me répondit:
-"Alors votre prière est exaucée."

Et il me parla de ses coquillages, de mes préférés les Turbo, ceux qui traversent les océans à travers les siècles et le temps.
Je lui dis que le mien ne quittera plus jamais ma table de chevet, que je l'adore et que j'espère qu'un jour il me racontera tout ses secrets.
Comme une enfant je bois ses paroles et j'aurais continué ainsi encore mille ans, à écouter les histoires de ce mystérieux capitaine.
Celui qui parlait aux sirènes et dont personne ne connaît l'âge sauf peut-être les grandes baleines du Pacifique.
Il me demanda ce que je voulais lui prendre cette fois-ci.
Je choisis sans surprise un second turbo.
Il prit alors un autre coquillage dans sa main et me demanda si je connaissais la légende de Sainte Lucie.
Je lui répondis que non.
Il ouvrit sa main et me montra un large coquillage assez plat et dont le dessin me fit penser à une petite tornade.
-"On appelle ça l'œil de Sainte Lucie. La légende raconte qu'un soir d'orage, Lucie eut le cœur brisé par un homme dont-elle était éperdument amoureuse. De chagrin, elle s'approcha de l'océan et s'arracha les yeux pour ne plus pleurer pour lui. On dit alors que la vierge Marie en voyant cela transforma les yeux de Lucie en coquillages pour que personne n'oublie son chagrin."
Je trouvai cette histoire magnifique.

Voyant mon mari s'impatienter dans le stand voisin je lui donnai la monnaie pour le turbo.
Le vieil homme fit le tour du stand et me donna trois autres coquillages en cadeau, dont un œil de sainte Lucie, "ça vous portera chance" me dit-il dans un murmure.
J'étais tellement contente que je le pris dans mes bras sans réfléchir!
Je lui dit merci autant de fois qu'il y a d'étoile dans le ciel.
Il riait.
Je crois qu'il était très ému que quelqu'un ai prié pour le revoir.
Alors il me fit au revoir de la main et moi je lui dis de bien prendre soin de lui et des coquillages.
A cet instant je savais que je le voyais pour la dernière fois.
Qui était cet homme? D'où venait-il?
Je ne saurais répondre à ces questions.
La seule chose que je peux vous dire c'est que Sainte Lucie veille désormais sur moi et que je ne me lasse pas d'écouter les fabuleux secrets de mes turbo enchantés...

Mais sachez mesdames messieurs, que quelque part un navire majestueux déploit ses blanches voiles à la conquête du bonheur des Hommes et des secrets du monde.
Et si vous suivez le chemin des sirènes vous trouverez peut-être un capitaine au cœur d'enfant, le vieil homme qui parlait aux baleines, celui qui connaissait tous les secrets des océans...

Bon voyage Capitaine.








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