Le Complexe Du Grain De Sable

Plein mois d'août.
Je vous laisse imaginer le nombre d'occupants au mètre carré sur la plage...
Après douze belles minutes de recherche, nous voilà installés, serviettes étalées sur le sable de la Charente-Maritime.
Je dégaine mon cahier, mon stylo plume et ma crème solaire.

La compétition du plus bronzé est lancée!
Quitte à finir brulés au troisième degré, couverts de cloques ou complètement abrutis par les insolations, chacun y va de sa sauce!
Tous les clichés sont là bien entendus...
Du Picard rouge écarlate qui gardera six mois la trace des lunettes de soleil au kéké des plages de soixante piges qui arbore fièrement un slip de bain de la taille d'un kiwi...
Notons que ce dernier vient d'entamer son quatrième tour de piste avec la conviction certaine d'épater toute l'assemblée!
Me voici postée sur ma serviette noire taille XXL, à l'affut du moindre individu à retranscrire sur mon papier vieilli...
Je savoure confortablement ma deuxième semaine de vacances mais ce vivier est tellement productif que je ne peux m'empêcher de partager mes rencontres avec vous.

J'ai devant moi un petit blondinet d'à peine deux ans qui semble déterminé à bâtir un château de sable digne de ce nom!
Petit short bleu et casquette rouge bien vissée sur la tête, le petit Clément dit "Petit Chat" étudie le terrain...
Le voici sourcils froncés qui plante sa petite pelle, retourne le sable et éparpille le restant de plage devant l'œil affectueux de son papa.
Hélas, Petit Chat ne sait pas que le sable n'est pas assez humide pour bâtir son château de Versailles et de ce fait il s'en agace et s'agite depuis près de 8 minutes...
Ses voisines de serviette n'en ont strictement rien à fiche de la progression de son édifice puisqu'elle sont en grande conversation.
En effet, chacune s'affaire à comparer le succès de leurs photos respectives sur les réseaux sociaux.

Un peu plus loin nous avons LE Papi Bricole de la plage avec son mètre carré entièrement équipé contre le vent, la pluie, la chaleur, le nucléaire, la foudre, la faim, la soif, la constipation occasionnelle et même les moustiques tigres.
On sent l'expérience du bonhomme.
Tout est parfaitement étudié à la grande admiration de Madame qui n'a aucun souci à se faire hormis son bronzage, car voyez-vous Papi lui assure chaque après-midi que sa forteresse supporterait sans problème un ouragan de force 4 !
Ah! tiens! Le petit Clément n'est pas content du tout.
Le voilà qui hurle tout rouge, et à chaude larmes en plus!
Son grand espoir de château tombe à l'eau et son ventre gargouille...
Vite maman les Pépito!
C'est un cas de force majeure 😊
Je remarque que Papi Bricole a même pensé à la petite remorque de plage, celle à roulettes pour ne pas se fatiguer lors du retour à la voiture...
Cet homme est vraiment épatant!
Petit Chat a gagné, son papa l'emmène faire un tour de manège histoire de sécher son chagrin.
Le voilà fier comme un gardon, petit bidou en avant et sourire jusqu'aux oreilles!

OooOoh làlà... Mon dieu, le voici.
Le pathétique grand sportif du dimanche qui nous fait ses pompes en plein milieu de la foule...
Est-on vraiment obligés d'assister à ça même en vacances?
Allez hop, une petite sieste ne me fera pas de mal.

Petit Chat est de retour, son hurlement sonore m'a sorti de mon rêve.
Cette fois c'est le grand caprice, la tragédie grecque, la sirène des pompiers.
Le tour de manège est fini et c'est un scandale.
Sa mère se lève et lui dit sur un ton où tout le monde comprend que c'est la fin de la rigolade : "Clément! tu veux que j'appelle la Police?!"
Ceci me fait beaucoup rire, ce qui me vaut un coup d'œil autoritaire de maman Petit Chat...
Autant vous dire que moi aussi je ne mets pas dix minutes à me ranger dans le rang!

Je remarque également deux trois malheureux qui tentent sans succès de fixer leur pieds de parasol dans le sable.
Sauf que, moi la première, je sais que la tâche n'est pas si fastoche que ça...
Forcément, au début tout le monde est calme, patient et compare sa force en matière de "planté de pied de parasol".
Et puis, devant l'échec évident, les choses se corsent.
On s'agace, on s'engueule, on se pousse, on analyse la provenance du vent, on calcule les marées..!
On y accroche une cargaison de sacs et de paniers histoire de faire contre-poids, le pied penche dangereusement, on recommence, le vent s'en mêle, la toile se retourne, la parasol tombe, et voilà.
Résultat on dit aux gosses que c'est leur faute, que le parasol de mémé Lucette était déjà bancal de toute façon et que si on vous avait écoutés on en serait pas là!

En regardant tout autour de moi je me rends compte que toute la société est là, sous mes yeux.
On pourrait presque deviner la vie de chacun juste en l'observant un peu.
Il y a les bourgeois vieillissants, ultra fripés par le soleil à force de cramer l'été sur les plages et de skier l'hiver à la montagne...
Madame vieille blonde peroxydée sirote son eau thermale, avec sa queue de cheval bien rangée dans sa casquette blanche vernie avec visière transparente.
Monsieur vieux riche, torse nu et bagues en or apparentes se cache tranquillement derrière ses grosses lunettes noires afin d'admirer les jeunes bikinis qui se promènent sur la plage...
Il y a aussi les familles qui s'aiment, venues passer quelques jours, le temps des vacances scolaires.
Les parents travailleurs qui offrent à leurs enfants un peu d'océan grâce aux économies d'une année entière.
Parce que c'est ça aussi les vacances, oublier les factures qui attendent gentiment notre retour dans la boîte aux lettres, prendre le temps de souffler avant le marathon de la rentrée de septembre, dépenser un peu pour se récompenser de l'année que l'on vient d'endurer.
Et puis s'aimer aussi.
S'aimer calmement, parce que lorsque tous ces gens rentreront dans leurs routines ils ne prendront plus le temps de s'aimer comme ils s'aiment là, aujourd'hui sur le sable.

Prenons en exemple ce couple d'une quarantaine d'années au troisième parasol à droite.
Savez-vous qu'ils ne se sont pas tenu la main depuis le mois de février?
Lui avait même oublié à quel point sa femme était belle en maillot de bain.
Et voilà que grâce à l'air des vacances et à la douceur du sable la magie réapparaît dans son cœur et dans ses yeux...
J'appelle cela "le complexe du grain de sable".
Grâce à lui, les gens se rappellent le délice du parfum des vagues, la chaleur du soleil (et des coups de soleil!), la joie de manger une glace à l'italienne et surtout le plaisir d'être avec ceux que l'on aime.
Le complexe du grain de sable c'est quand vous retrouvez l'amour de l'essentiel, le bonheur de la vie, les saveurs de l'été.
Petit Clément le sais déjà lui, vous savez pourquoi?
Parce que son papa vient de lui donner un tout petit coquillage...
Et moi je savoure l'instant, cramponnée à mon stylo plume.
j'en ai le cœur retourné et je m'émerveille devant son regard de petit garçon qui tient au creux de sa main minuscule ce qui devient pour lui le plus beau trésor du monde...

La beauté des petites choses Messieurs Dames,
la beauté des petites choses...






Commentaires

  1. Bonjour,
    Ce regard reculé légèrement désabusé m'a fait repartir le temps de la lecture vers les bonheurs de ce "complexe du grain de sable", et les galères des parasols qui volent sur la plage sous nos yeux en se demandant quels sont les malheureux qui ne l'entendent pas arriver et qui va mettre du sable sur leurs mots croisés...
    Dans le temps, mais vraiment dans le temps, il y avait les jeunes kékés qui calaient leurs peignes dans l'élastique de leurs maillots.
    Joli texte qui sétire vers le vrai bonheur de la rencontre, même si on se connait depuis des lustres.
    Comme vous... La beauté des petites choses.
    Que du bonheur !
    merci.

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