Le train des quatre vents

Un mardi de grisaille dans le cœur je décide de déambuler dans la ville.
N'ayant envie de rien et démoralisée de tout, je regarde le Monde avancer sans moi...
Toutes ces fourmis me donnent le tournis, chacun va et vient, rentre et sort des magasins.
Aujourd'hui est un jour sans étoiles pour moi, le moral dans les chaussettes et le cœur en queue de poisson...
Il y a des jours comme ça.
Le sentiment d'être seule parmi la foule, ne ressentir aucune émotion.
Être vide de tout, même de la plus petite fantaisie...

Pourtant mon regard s'attarde soudain sur une petite dame bien pressée...
Elle traîne derrière elle une grosse valise à roulettes d'un vert olive qui, ma foi a dû faire son temps (le vert olive pas la dame)!
Elle me fait de suite penser au lapin fou d'Alice aux Pays des Merveilles avec sa démarche si particulière.
Elle fronce les yeux derrière ses lunettes épaisses et comme lui, regarde sans cesse sa montre.
Cette Mamie Lapin semble bien préoccupée...
J'étais en train de me demander ce que diable pouvait contenir une aussi grosse valise lorsqu'elle tourna brusquement à l'angle de la rue!
La gare! Elle se dirige vers la gare! Voilà bien plus de dix ans que je n'y ai pas remis les pieds.
Allez zou! C'est parti pour l'aventure!
Je bondit de mon banc trop silencieux et marche d'un pas décidé à la recherche de Mamie Lapin...

La rue n'est qu'une longue ligne droite et tout au bout voilà que j'aperçois la Grande gare.
Je la connais bien, moi qui adorais prendre le train.
Mamie Lapin porte un chapeau de paille malgré le temps capricieux, elle est à peine plus grande que moi mais tire son énorme valise avec la force d'un bœuf!
Son dos est courbé et sa démarche bancale, comme les gens qui ont travaillé la terre durant toute une vie.
Certains passants se retournent après son passage tellement la scène est un peu loufoque.
Je la suis des yeux et marche d'un pas tranquille.
Nous voilà devant la gare, pas trop de monde à cette heure-ci...
La grande horloge blanche indique 14h10.
J'ai toujours aimé cet endroit.
Je venais ici chaque week-end il y a onze années à peine.
Chaque vendredi je préparais mon sac et me précipitais sur le quai numéro 3 pour retrouver mon amour de jeunesse...
Tiens, un sourire fini par apparaître au coin de mes lèvres.

Il se passe ici des rencontres incroyables et des histoires que l'on ne vit que dans les films.
Je me suis toujours dit que sur ce quai plusieurs vies ont dû changer en l'espace d'une poignée de secondes...
Comme la mienne sans doutes.
Il règne ici une atmosphère très particulière que j'avais finalement oubliée.
En ce lieu voyez-vous le temps s'arrête.

Mamie Lapin se tient à côté de moi, je l'avais complètement oubliée pendant ces quelques secondes.
Elle ne le saura jamais mais je lui suis reconnaissance de m'avoir ramenée ici.
Nos chemins se séparent, elle tourne à gauche pour prendre son billet de train je suppose.
Pour ma part je reste figée là.
Mes yeux se posent sur la fameuse arche de pierres qui se tient face à moi, celle qui sépare le hall de gare des quais extérieurs.
Cette arche je l'ai traversée des centaines de fois et pourtant aujourd'hui je ressens une émotion très spéciale en la voyant... Elle et moi nous avons tellement de choses à nous raconter depuis le temps.
Des rires d'enfants me sortent de mes pensées.
Deux petits garçons se font la course et je ne saurais dire lequel des deux est le plus canaille.
Ils ne doivent pas dépasser les 5 ans et rient aux éclats au grand désespoir de leur pauvre mère qui leur court après dans tout le hall.

Je décide de franchir l'arche de pierre, comme si je passais un portail à voyager dans le temps.
Le quai n'a pas changé.
Je reconnais au loin mon banc préféré, celui du milieu où j'avais mes petites habitudes.
J'aimais passer le temps à regarder les gens se dire au revoir avec passion et se retrouver avec bonheur.
Quels merveilleux souvenirs qui défilent alors dans mon cœur.
Et cette vieille amie la Voix de la Gare, qui me disait si j'allais avoir du retard ou que mon train était enfin sur les rails...quel plaisir de l'entendre encore aujourd'hui!
Que ce petit courant d'air m'avait manqué...
Le souffle des quatre vents comme je l'appelais à l'époque.
Je lève les yeux au ciel, mon dieu rien n'a changé.
Le plafond est toujours tapissé de mousse noire, je trouvais ça tellement beau, comme un ciel étoilé en plein jour.
Les deux petites horloges noires sont toujours là, avec leurs grosses aiguilles vertes fluo qui défilent au gré du temps.
La magie fonctionne toujours, ça y est mon temps s'est arrêté...
D'un pas léger, comme si moi aussi je faisais partie du vent, je descends les marches du couloirs souterrain qui me menaient autrefois à mon banc de bois.
Je croise plusieurs personnes mais je ne saurais vous dire à quoi elles ressemblaient, mon cœur est ailleurs.
Me voilà arrivait tout en haut de l'escalier et il est là.
Mon banc de bois, comme s'il avait attendu sagement mon retour depuis tant d'années...
Personne n'y fait attention, il est seul, comme moi finalement.
Il me semble l'avoir quitté hier au soir, que mon sac rouge était encore posé là il y a quelques heures.

Mais qu'ai-je donc fait depuis mon dernier voyage? Le temps est si vite passé...
Je m'assois timidement à ma place, avec un brin de nostalgie.
Le temps d'une demi seconde je crois que mes yeux vont se mettre à pleurer, mais dieu merci, ils se ressaisissent.
Les gens ont l'air tellement insouciants...Je me demande où ils vont comme ça.
Certains partent en vacances c'est sûr, je les reconnais avec leurs mille bagages et leurs lunettes de soleil posées sur le front.
Ils s'agitent et cherchent des bricoles inutiles dans leurs affaires histoire d'en contrôler la présence.
Et puis il y a aussi les gens sans valises qui semblent garder le mystère de leur destination...
Toutes ces personnes se croisent et s'entrecroisent comme des oiseaux dans un ciel sans nuage.

Savez-vous ce que j'aime plus que tout dans les quais de gare?
Vous pouvez regarder au fond de chaque regard que vous croiserez ici, vous n'y verrez qu'une seule chose messieurs dames : la Liberté.
Voilà ce que j'avais oublié: ce sentiment de liberté qui vous traverse à la minute où vous passez l'arche de pierres blanches.
Ici chacun est libre de monter dans un train ou de choisir de ne pas en descendre.
Vous pouvez changer de vie en un clin d'œil, le temps d'un soupir, d'un déclic ou d'une prise de conscience.
Peut-être que quelqu'un sur ce quai est en train de révolutionner son existence en ce moment-même et que personne n'y prête attention...

Je ferme les yeux et laisse le vent soulever mes cheveux.
C'est tellement agréable si vous saviez...
Un train en provenance de Marseille rentre en gare.
Les portes s'ouvrent toujours avec le même bruit fracassant, les voyageurs se déversent sur le quai comme un robinet ouvert.
Mamie Lapin se tient de l'autre côté et semble plus tranquille désormais.
Je ne connaîtrai jamais sa destination mais soudain mon regard croise le sien et elle me sourit poliment.
Je reste là un instant, perdue entre hier et aujourd'hui.
Une femme d'une soixantaine d'année s'assoit à ma droite.
Elle porte une combinaison de lin bleu électrique, des lunettes de soleil bien vissées sur le nez.
Je remarque à sa jambe qui tremblotte qu'elle est rongée par l'impatience...
Elle remarque à mon stylo qui ne cesse de gratter le papier que j'ai beaucoup de choses à dire...
Elle se tourne vers moi et me dit d'une voix claire:
-Vous êtes donc gauchère?
Sa question me surprend et je lui affiche un grand sourire!
-Oui Madame.

La Dame de lin me raconte alors que sa fille écrit aussi de la main gauche et que son frère est un contrarié.
Elle me dis qu'elle attend sa fille chérie qu'elle n'a pas vue depuis deux long mois.
Avec son doigt elle m'indique que son train doit arriver par la droite dans quelques minutes.
Je la trouve gentille.
Je lui dis que je n'attends pas de train, que je suis là parce que j'avais rendez-vous avec ce banc.
Cela l'a fait rire, elle m'aime bien je crois.
Elle me demande si j'écris un livre et je me surprends à lui répondre "oui" sans réfléchir.
La Dame de lin me dit que c'est bien et que les livres écris par les gauchers sont toujours de belles histoires.
Cette petite phrase me réchauffe le cœur...
Elle me raconte alors que sa fille fait ses études à Nantes et qu'elle lui fera son plat préféré ce soir au dîner.
Je ne me lasse pas d'écouter ses histoires et je vois bien que ça la déstresse un peu.
La Voix de la gare annonce l'arrivée du train tant attendu et je la vois retirer ses lunettes de soleil d'un geste brusque.
Elle regarde la voie comme si son cœur allait exploser...
Je lui demande si tout va bien, elle me répond pudiquement:
-Je suis juste un peu émotive vous savez.
Elle me sourit avec bienveillance et reconnaissance, ce qui me va droit au cœur.
Je ne connais même pas son nom mais cette femme a chassé toute la grisaille de mon corps.
Je remarque qu'elle sent très bon et juste avant qu'elle se précipite à la rencontre de sa fille je lui demande:
-Comment s'appelle votre parfum?
Elle se tourne et me dit en souriant:
-Chance, il s'appelle "Chance".
Et je la perds dans le nuage de voyageurs...

Lorsque la dernière vague de passagers descend enfin les marche du couloir souterrain je reconnais ma Dame de Lin qui tient la main de sa fille, elle lui ressemble comme deux gouttes d'eau.
Elle doit avoir mon âge finalement.
En passant devant moi elle me dit au revoir de la main et me murmura:
-Alors "bonne chance" mademoiselle...
Je crois qu'à ces mots mon cœur se mit à sourire.

Il est 16h17 lorsque je reprends mes esprits, le quai est vide et le vent caresse toujours mes cheveux.
Une dame de la campagne un peu sourde me demande si le train à côté va à Aiguillon.
Je lui réponds que je n'en sais rien mais elle n'attend même pas ma réponse et file comme un lapin de Garenne!
Il faudrait que je rentre maintenant, un vieil ami m'attend pour refaire le monde.
Je regarde une dernière fois le regard libre de ces hommes et de ces femmes qui ne savent pas encore que la magie des trains pourrait transformer leurs vies et leurs cœurs...
Adieu Grande gare, continue d'émerveiller les rêveuses comme moi et peut-être qu'un jour moi aussi je viendrai te raconter mon histoire bercée par les quatre vents.

Merci à vous Mamie Lapin de m'avoir reconduite ici.
Merci à vous Dame de lin pour votre sourire si réconfortant, j'espère que votre rencontre me portera chance donc...

Commentaires

  1. Une très belle histoire, qui réchauffe le coeur de tout le monde de la façon que c'est raconté.

    RépondreSupprimer
  2. J'aime votre plume gauchère mais Tout sauf gauche. Dans des attitudes et histoires connues, vous m'êtes familières et vous encourage à enrichir vos écrits. Chacune de vos histoires enrichissent nos soirées en lectures partagées à voix hautes. Une histoire qui fait parties de nos histoires. Merci de cette tendresse et cet amour commun de l'être humain

    RépondreSupprimer
  3. Histoire lue à haute voix un soir de partage , ce qui ne m'arrive jamais (Lire à haute voix bien sur) ce soir, j'ai envie d'aller dans la gare la plus proche voir si les gens changent de vie, j'ai envie de suivre la première mamie venue pour savoir ce qu'elle cache dans sa valise... mais surtout j'ai envie d'aller dans ma librairie préférée acheter votre dernier roman parce que j'aurais fini celui d'avaant ...

    RépondreSupprimer
  4. Je ne me lasse pas de relire ce portrait !

    RépondreSupprimer

Publier un commentaire

Articles les plus consultés